NEW SMYRNA : LA COLONIE OUBLIÉE QUI VOULAIT CRÉER UNE NOUVELLE FLORIDE

Le 29/08/2026

En 1768, plus de 1 200 hommes, femmes et enfants traversent l’Atlantique pour fonder une immense colonie au bord de la Floride britannique

 

Par Paul Eric Quentin pour La Gazette de Miami


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Hiver 1768, ils viennent de Minorque, de Grèce, d’Italie et d’autres régions de Méditerranée, leur voyage doit ouvrir une nouvelle page de l’histoire américaine. Neuf ans plus tard, la colonie est abandonnée et les survivants entreprennent à pied les 70 miles qui les séparent de St. Augustine. Leur histoire est pourtant toujours bien présente dans la Floride d’aujourd’hui. Lorsque l’on prononce aujourd’hui le nom de New Smyrna, on pense immédiatement à ses plages, à ses surfeurs, à ses maisons de vacances et à cette longue bande de sable qui attire chaque année des milliers de visiteurs. La ville actuelle semble parfaitement intégrée à la Floride moderne, entre Daytona Beach et Cape Canaveral. Pourtant, sous les rues de New Smyrna Beach se cache l’histoire d’une expérience coloniale étonnante, commencée près de deux siècles avant l’apparition des grandes villes de Floride.

En 1768, la Floride n’appartient pas encore aux États-Unis. Elle est britannique depuis cinq ans, après avoir été cédée par l’Espagne à la Grande-Bretagne à l’issue de la guerre de Sept Ans. St. Augustine est alors la principale ville de la région, mais l’intérieur de la Floride reste largement sauvage et très peu peuplé. Londres souhaite développer son territoire et attirer des colons capables de mettre en valeur les immenses terres accordées aux investisseurs.

C’est dans ce contexte qu’apparaît un personnage particulièrement ambitieux : Andrew Turnbull, médecin écossais et homme d’affaires qui imagine créer en Floride une gigantesque colonie agricole. Il obtient avec ses associés d’immenses concessions foncières, représentant finalement plusieurs dizaines de milliers d’acres. Son projet est de produire notamment de l’indigo, une plante dont le pigment bleu est alors très recherché en Europe.

Mais Turnbull comprend rapidement qu’il lui faut de la main-d’œuvre. Il se tourne vers la Méditerranée, où plusieurs régions connaissent alors des difficultés économiques et agricoles. Il recrute principalement à Minorque, mais aussi en Grèce et en Italie, ainsi que dans d’autres régions méditerranéennes.

En 1767 et 1768, il rassemble environ 1 400 personnes. Il ne s’agit pas seulement d’hommes destinés à travailler dans les champs. Des familles entières embarquent avec leurs enfants, persuadées qu’elles vont commencer une nouvelle vie en Amérique. Les conditions qui leur sont proposées sont fondées sur un système d’engagement : en échange de plusieurs années de travail, les colons doivent obtenir des terres et la possibilité de construire leur avenir dans le Nouveau Monde.

Le voyage est déjà une première épreuve. Les colons sont répartis sur plusieurs navires et traversent l’Atlantique dans des conditions difficiles. Lorsque l’expédition arrive finalement en Floride en 1768, environ 1 255 personnes ont survécu au voyage. Les autres sont mortes avant même d’avoir vu la colonie qu’elles étaient venues construire. (thehistorycenter.org)

Une ville au milieu de nulle part

Turnbull baptise son projet New Smyrna, en référence à Smyrne, ville de l’Empire ottoman qui correspond aujourd’hui à Izmir, en Turquie, et qui était liée à la famille de son épouse. Le site choisi se trouve au bord de la rivière Halifax, au sud de St. Augustine.

Sur le papier, tout semble réuni pour réussir. Les terres sont immenses, la rivière permet le transport et la proximité de l’océan offre une ouverture vers le reste de la colonie britannique. Dans la réalité, les premiers colons découvrent rapidement que la Floride est beaucoup moins accueillante que les descriptions qui leur avaient été faites.

Il faut construire des maisons, défricher les terres, creuser des canaux, cultiver les plantations et trouver de l’eau potable. Le climat est difficile, les maladies sont nombreuses et les ressources alimentaires insuffisantes. Les infrastructures promises sont loin d’être prêtes lorsque les colons arrivent.

Un mois seulement après leur installation, le mécontentement est déjà suffisamment important pour provoquer une révolte. Le 19 août 1768, des colons tentent de quitter la plantation et certains cherchent même à rejoindre Cuba. Ils sont arrêtés et ramenés à New Smyrna. La situation devient de plus en plus tendue. (thehistorycenter.org)

La colonie entre alors dans un cercle vicieux. Il faut davantage de travail pour produire les récoltes, mais les maladies et la malnutrition réduisent constamment le nombre de travailleurs disponibles. Les conditions de vie deviennent extrêmement difficiles et la mortalité est considérable. Selon le National Park Service, 704 adultes et 260 enfants meurent à New Smyrna entre 1768 et 1777. (National Park Service)

Derrière les chiffres se cachent des familles entières décimées par les maladies, la faim et l'épuisement.

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Le rêve de l’indigo

Turnbull mise principalement sur l’agriculture et notamment sur l’indigo, dont le pigment bleu possède une grande valeur commerciale. Mais la Floride ne se montre pas aussi généreuse qu’espéré. Les sols s’épuisent, les conditions climatiques compliquent les récoltes et les périodes de sécheresse mettent régulièrement la colonie en difficulté.

Turnbull fait également creuser un impressionnant réseau de canaux. Certains existent encore aujourd’hui dans le paysage de New Smyrna Beach et du comté de Volusia. Ces ouvrages doivent permettre de drainer les zones humides, de transporter des marchandises et probablement d’irriguer certaines terres. Leur construction représente cependant un effort humain considérable pour une population déjà épuisée. (volusia.org)

C’est l’un des aspects les plus fascinants de cette histoire : lorsque l’on se promène aujourd’hui à New Smyrna Beach, il est encore possible d’observer des traces physiques de cette colonie vieille de plus de 250 ans. Certains canaux suivent toujours leur ancien parcours et des vestiges de constructions ont été retrouvés par les archéologues.

La ville moderne s’est donc construite littéralement au-dessus d’une colonie du XVIIIe siècle.

Une société méditerranéenne au cœur de la Floride

New Smyrna n’était pas une colonie britannique classique, sa population était profondément méditerranéenne.

Les Minorquins représentaient le groupe le plus important, mais ils côtoyaient des Grecs, des Italiens, des Corses et d’autres Européens. Ils apportaient avec eux leurs langues, leurs traditions, leurs habitudes alimentaires et leur religion.

Cette diversité donne à New Smyrna un caractère assez exceptionnel dans la Floride du XVIIIe siècle.

Mais le rêve d’une nouvelle société méditerranéenne prospère se heurte rapidement à la réalité du système colonial. Les colons sont liés à leurs contrats de travail et se plaignent du traitement qui leur est réservé. Les tensions avec les responsables de la plantation deviennent de plus en plus fortes.

Turnbull, de son côté, doit gérer une entreprise qui coûte énormément d’argent et dont les résultats agricoles sont très inférieurs aux attentes. Ses investisseurs commencent à s’inquiéter et la colonie s’enfonce progressivement dans les difficultés financières.

La situation politique devient également plus compliquée. La guerre d’indépendance américaine commence en 1775 et bouleverse l’équilibre de la Floride britannique. New Smyrna se retrouve dans un environnement politique et économique de plus en plus instable.

Neuf années pour tout perdre

En 1777, après neuf années d’existence, le rêve de Turnbull est terminé.

Les survivants ne veulent plus continuer à travailler dans ces conditions. Ils adressent une demande au gouverneur britannique de Floride, Patrick Tonyn, afin d’obtenir leur liberté et l’autorisation de quitter la plantation.

Le gouverneur accepte.

Alors se produit l’une des scènes les plus extraordinaires de cette histoire.

Environ 600 survivants quittent New Smyrna et prennent la direction de St. Augustine. Ils n’ont pas de train, pas de route moderne et pas de moyen de transport confortable. Ils parcourent à pied environ 70 miles, soit plus de 110 kilomètres, pour rejoindre la ville fortifiée.

Après neuf années de souffrance, ils abandonnent pratiquement tout ce qu’ils avaient construit et la colonie de Turnbull ne s’en remettra jamais.

Les Minorquins et les autres survivants s’installent à St. Augustine, où ils vont progressivement reconstruire leur vie, certains deviennent agriculteurs, d’autres pêcheurs, artisans, commerçants ou marins.

Leur présence va profondément marquer l’identité de la plus ancienne ville européenne des États-Unis. (Florida Museum)

Le plus étonnant : New Smyrna n’a pas vraiment disparu

 

La colonie de New Smyrna a échoué, mais ses habitants n’ont pas disparu avec elle, les descendants des survivants sont toujours présents dans la région de St. Augustine. Leur héritage culturel est encore visible dans certains noms de famille, dans la cuisine, dans les traditions locales et dans les célébrations organisées autour du patrimoine minorquin.

Le National Park Service estime aujourd’hui que plus de 10 000 descendants des premiers Minorquins vivent encore dans la région de St. Augustine et de St. Johns County. (National Park Service)

Autrement dit, une colonie qui a officiellement disparu en 1777 a laissé une descendance qui vit encore en Floride près de 250 ans plus tard, c’est probablement le véritable héritage de New Smyrna.

Les ruines qui racontent encore l’histoire

Pendant longtemps, les vestiges de la colonie ont été difficiles à identifier. Certaines ruines en pierre de coquina, visibles aujourd’hui à Old Fort Park, ont même été interprétées comme les restes d’un ancien fort.

Cette interprétation est aujourd’hui largement remise en question.

Les recherches archéologiques suggèrent plutôt que les imposantes fondations pourraient avoir appartenu à un bâtiment commercial ou industriel, voire à un grand entrepôt. Des fouilles ont également permis de retrouver les traces d’habitations, de foyers, de sols en mortier et de nombreux objets datant de la période coloniale. (volusia.org)

Les archéologues ont identifié des dizaines de sites liés à la colonie dans la région de New Smyrna Beach. Certains vestiges sont extrêmement modestes : morceaux de poterie, outils, fragments de bâtiments ou anciennes structures en coquina. Mais mis bout à bout, ils permettent de reconstituer progressivement la vie de cette communauté disparue.

Même les erreurs du passé font désormais partie de l'histoire. Dans les années 1930, des ouvriers du Works Progress Administration ont restauré les ruines d'Old Fort Park en pensant qu'il s'agissait d'un fort et ont ajouté des bastions. Les recherches ultérieures ont montré qu'il n'existait aucune preuve historique ou archéologique permettant de confirmer cette interprétation. (volusia.org)

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Une histoire qui explique St. Augustine

Il est impossible de raconter correctement l'histoire de New Smyrna sans revenir à St. Augustine.

Lorsque les survivants arrivent en 1777, ils ne savent probablement pas encore qu'ils vont transformer durablement la ville. Ils s'installent principalement dans la partie nord de St. Augustine et commencent une nouvelle existence.

Ces anciens colons de New Smyrna vont devenir pêcheurs, agriculteurs, artisans, commerçants et marins. Certains deviendront même gardiens du phare de St. Augustine. L'un des premiers gardiens du phare moderne, Juan Andreu, était né dans la colonie de New Smyrna de parents originaires de Minorque. (staugustinelighthouse.org)

C'est donc un étrange retournement de l'histoire : la colonie qui devait créer une nouvelle ville agricole au sud de St. Augustine finit par contribuer à façonner St. Augustine elle-même.

New Smyrna échoue comme projet économique, mais réussit d'une certaine manière comme projet humain.

Ce qu'il reste aujourd'hui

Lorsque l'on arrive aujourd'hui à New Smyrna Beach, rien ne donne immédiatement l'impression que l'on se trouve sur le site de l'une des plus grandes expériences coloniales de la Floride britannique.

Les visiteurs viennent pour la plage, le surf et l'atmosphère de cette petite ville côtière. Pourtant, à quelques rues du front de mer, l'histoire réapparaît.

Les anciennes fondations de coquina, les traces des canaux et les découvertes archéologiques rappellent que le paysage actuel recouvre une autre Floride. Une Floride britannique, agricole et méditerranéenne, qui existait alors que les États-Unis n'étaient même pas encore un pays.

C'est peut-être ce qui rend New Smyrna si intéressante. Elle n'est pas une ville fantôme et elle n'a pas été abandonnée comme une simple colonie ratée. La ville moderne a grandi sur le même territoire, mais son histoire la plus spectaculaire appartient à une époque que presque personne n'imagine lorsqu'il vient profiter de ses plages.

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Une colonie qui voulait inventer la Floride

L'histoire de New Smyrna raconte finalement quelque chose de beaucoup plus grand que l'échec d'un entrepreneur du XVIIIe siècle.

Elle raconte les premières tentatives européennes pour transformer la Floride en véritable territoire agricole et économique. Elle raconte les ambitions de la Grande-Bretagne, les rêves d'hommes d'affaires qui imaginaient exploiter les terres du Nouveau Monde, mais aussi la réalité de ceux qui étaient envoyés sur place pour faire fonctionner ces projets.

Elle raconte surtout des hommes et des femmes qui ont traversé un océan en pensant commencer une nouvelle vie et qui ont découvert un territoire beaucoup plus difficile qu'ils ne l'avaient imaginé.

Ils ont perdu leur colonie, leurs récoltes et pour beaucoup, des membres de leur famille mais ils ont survécu.

Et lorsqu'ils ont marché jusqu'à St. Augustine en 1777, ils ont emporté avec eux quelque chose que ni Turnbull ni les autorités britanniques n'avaient prévu : une culture, des traditions et une mémoire qui allaient survivre pendant des générations.

Aujourd'hui, New Smyrna Beach est connue pour ses vagues et ses longues plages mais sous cette image de station balnéaire tranquille se trouve une histoire beaucoup plus ancienne.

Il y a plus de 250 ans, des hommes et des femmes venus de Méditerranée ont débarqué ici avec l'ambition de construire une nouvelle vie au cœur d'une Floride encore sauvage.

Ils ont échoué c'estvrai mais leur histoire, elle, n'a jamais complètement disparu.

Et lorsque l'on regarde aujourd'hui les rues de New Smyrna Beach, il faut se souvenir qu'elles recouvrent les traces d'une ville qui avait commencé à exister bien avant que la Floride ne devienne l'État que nous connaissons.